François Sanchez – Vers Bacalan, une route qui n’était pas tracée d’avance

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Version complète de l’article paru dans le n°60

Je retrouve François Sanchez par une étouffante après-midi de juin, dans la petite cours de l’Amicale laïque. François a une soixantaine d’années, il habite Bacalan avec son épouse et ses 2 petites filles : Amina et Soledad. C’est un homme grand, les cheveux noirs, la peau brune marquée de profonds sillons témoins d’un vécu que je ne connais pas encore. Malgré une apparence plutôt sombre, son visage donne l’impression d’un homme doux et sympathique. Il s’exprime avec un accent espagnol marqué, une mélodie qui bercera notre entretien.

Il a 16 ans lorsqu’il pose un pied à Bordeaux, accompagné de son oncle et c’est au terme de nombreux aller-retours en caravane entre Bordeaux, les Basses Pyrénées et le Sud-Est, qu’il s’y fixe définitivement dans les années 70. Lorsqu’il rencontre sa future épouse : Andrea, originaire de Barcelone, tous-deux prennent la route des Saintes-Maries-de-la-Mer où naît José, leur premier enfant. La petite famille remballe une fois de plus ses affaires direction Bordeaux, pour y rejoindre les leurs. À toute proximité de la décharge municipale, avenue Labarde, le camp qui les accueille est composé de caravanes, de tôles rafistolées et d’abris de fortune à même la terre. Beaucoup d’hommes y possèdent une carte officielle de la mairie de Bordeaux et travaillent la ferraille. C’est là qu’Angel, leur second fils voit le jour.

En 76, considérant la sédentarisation de la communauté, la mairie crée le « Hameau de Garonne » où les Gitans sont invités à s’installer. Selon Stéphane Lhomme, alors instituteur et fervent défenseur du droit au logement, il s’agit en réalité d’une sorte de village en matériaux de mauvaise qualité où les Gitans resteront près de quinze ans dans des bungalows se dégradant d’années en années, dans un climat d’insalubrité absolument alarmant. Parallèlement, la décharge municipale, saturée, ferme en 80 et laisse sur le carreau des dizaines de ferrailleurs. La ville de Bordeaux se voit obligée de reloger la communauté dans des conditions supposées acceptables. Le « Village andalou » va ainsi pousser sur l’ancien site de la décharge et 37 familles gitanes en demande de logement vont s’y installer.

Durant un temps, François est vice Président du Village aux côtés de Tito Jimenez aujourd’hui décédé. La parole des anciens y guide les plus jeunes, mais lorsque je pose la question de l’organisation au sein de la communauté, François me répond en pointant le ciel du doigt : « le seul chef c’est … ». À cette époque, il travaille en tant que cariste au Verdon dans le Médoc. Angel, son plus jeune fils, étudie la mécanique au lycée Édouard Vaillant, puis bifurque vers une formation en chaudronnerie, José chante et joue de la musique, quant aux enfants du village, ils sont récupérés chaque jour par le bus qui les conduit à l’école. Lorsque j’évoque le nom de Stéphane Lhomme, je perçois une lueur d’émotion dans le regard de François. Très investi sur le plan du logement, Stéphane Lhomme l’est aussi auprès des Gitans en tant qu’instituteur. Sur son temps libre, il les emmène régulièrement jouer de la musique à Langon ou sur l’Aire de la Jallère. Pour les Gitans, c’est une époque où chaque occasion est prétexte à faire une fête.

Cependant, au Village, les maisons construites à la va-vite se détériorent. Les Gitans sont accusés de dégrader les habitations mais continuent néanmoins de payer un loyer à la ville de Bordeaux et ce jusqu’à la fermeture du Village. En avril 2000, deux rapports confidentiels sont remis au maire de Bordeaux, dénonçant les conditions d’insalubrité du Village dont la présence de plomb et d’hydrocarbures sur le terrain. Suite à ce scandale, les familles se voient forcées d’aménager dans des maisons du quartier, faisant du même coup voler en éclats le principe-même de vie en communauté. C’est la perplexité : d’un côté, les Gitans sont soulagés de sortir de ce qu’ils appellent à juste titre ghetto, sans perspective d’évolution, de l’autre, c’est une rupture nette avec un mode de vie clanique adopté depuis la nuit des temps.

« Coutumier » François, garde néanmoins un souvenir heureux du Village andalou. « Aujourd’hui, ça n’est plus la même chose » me confie-t’il. Les Gitans, soudain projetés dans les rues de Bacalan, ont dû renoncer en partie à un mode de vie spontanément tourné vers ce qui embellit la vie : la musique, la danse, les arts, mode de vie considéré marginal car sans doute un peu trop libre aux yeux des non Gitans. L’attitude de François illustre bien leur ressenti vis-a-vis de la vie en société. Il me confie respecter ses voisins maghrébins, africains, français de souche, …, les saluer, mais ne cherche pas à aller au-delà. Pourtant, loin de toute idée reçue selon laquelle un Gitan serait forcément une personne du voyage, François m’explique que Gitan implique avant tout la notion de Famille : la solidarité entre membres d’une même communauté, le partage. À l’heure actuelle, à Bacalan, le quotidien des Gitans ressemble davantage à un mode de vie « à l’Espagnole » : on parle Espagnol bien sûr et l’on déjeune et dîne plus tard qu’en France.

Bien que les Gitans soient considérés sédentaires depuis la fermeture du Village andalou, beaucoup n’ont pu se défaire de certaines habitudes. Il est courant de croiser un groupe sur le pas d’une porte jouant la mélodie d’une buleria, ou d’apercevoir une caravane au fond d’un jardin en guise de chambre à coucher. Le camping-car de François reste garé devant sa maison dans l’attente de la prochaine escapade en famille. Et aux beaux jours, François et les siens se retrouvent sur les berges du Lac. Ils y jouent de la guitare, chantent, dansent, s’octroyant ainsi une parenthèse de joie et d’émotion propre au peuple gitan depuis des siècles. François me fait alors part du don de l’une de ses petites filles pour le chant.

Aujourd’hui, les conditions d’habitat des Gitans se sont nettement améliorées. La plupart d’entre eux est «intégrée», les enfants scolarisés participent aux activités proposées par les associations du quartier. François, lui, est membre actif du club de pétanque rue Blanqui. Cette évolution forcée de leur mode de vie, qu’en tant que non Gitans nous considérons plus digne, les rend-ils plus heureux ? À quoi aspire réellement le peuple gitan qui même intégré se définit par opposition aux payos*? Les jeunes ont-ils conscience de ce qu’ont traversé leurs aïeux? Autant de questions qui restent en suspens à nos yeux, en partie à cause d’un fossé culturel que nous craignons de franchir.

Lorsque je demande à François s’il prévoit un jour de reprendre la route, sa réponse est sans équivoque : ce qu’il aimerait le plus, serait réunir sa famille sur un bout de terrain, non loin de Bordeaux, au vert. Mais pour l’heure, les Gitans de Bacalan sont bel et bien là, faisant partie intégrante du quartier, façonnant son âme et son identité.

Quelques semaines suivant notre rencontre, alors que je passe devant l’Amicale laïque, je suis interpellée par un coup de klaxon un peu « enroué », François est garé là, dans sa 4L utilitaire. Il se lève et me salue chaleureusement, nous papotons quelques minutes puis nous nous quittons d’un « à bientôt ».

Bénédicte Salzes

*payo : se dit d’une personne non gitane

Sources :
Exposition, Amicale Laïque de Bacalan
Rroms, Josef Koudelka
Le Village andalou, Stéphane Lhomme

Remerciements : François Sanchez, Fabien Hude, Vincent Maurin, L’Amicale Laïque de Bacalan

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