Le comité de rédaction du journal de Bacalan est ravi de vous présenter l’ensemble des textes ayant été soumis en réponses au concours d’écriture du numéro 91.
La nouvelle gagnante est : « La coureuse » de Charlotte Loisier. Le journal lui adresse toutes ses félicitations.
Bonne lecture.
Nouvelle Gagnante : La coureuse
« À 500 mètres à droite, RIEN ». Aussi joyeux qu’intrigant, ce message peint en lettres bleu foncé sur fond orange qui habillait le mur aveugle d’une maison sonnait comme un avertissement. Qu’à cela ne tienne pour ce cœur rebelle.
Casquette vissée sur la tête, montre connectée au poignet et baskets aux pieds, elle s’élança à petites foulées le long du tram, mais avec la détermination des grands jours. Dans ses oreilles, une psychologue évoquait l’impact de la charge mentale sur la santé des femmes. Elle qui justement, jonglait comme une otarie avec trouver une idée de repas pour jeudi soir, rappeler le plombier, préparer sa réunion, réserver des billets de train pour rendre visite à ses beaux-parents et organiser les vacances de l’été prochain… il était temps de décharger.
En passant sous le pont d’Aquitaine, elle leva les yeux et fut prise d’un sentiment de vertige. Elle pensa alors inexorablement à sa mère, qui dans sa grande générosité, lui avait transmis à peu près toutes ses peurs. Elle inspira profondément, adressa un sourire amical à la voisine qui l’observait du coin de l’œil depuis sa terrasse, et reprit sa course en direction des berges, au rythme du Labyrinthe de Feu! Chatterton.
Loin de l’effervescence de la ville, au niveau des vieux carrelets qui bordaient la Garonne, régnait un calme absolu. Pas un bruit. Pas un chat. Rien. À peine une légère brise qui faisait danser les ombres des roseaux. Elle sourit. À cet instant, elle comprit que ce rien était précisément tout ce qu’elle cherchait. Un moment rare, un trésor, qui méritait bien des lettres majuscules.
Charlotte Loisier

ADOLESCENCE
Les méandres de la Seine,
L’effervescence du Rhône,
L’assurance ligérienne,
Le trouble de la Garonne.
L’adolescence est ainsi
– Ce que la vie est ingrate ! –
Qui habite, vit et subit
Cette terre de contrastes.
C’est un enfant que prend la nuit
Et par une étrange culbute
On lui reproche au saut du lit
De n’être encore point adulte.
Trop fainéant, hors du réel,
Trop suiveur ou trop bizarre,
Trop silencieux ou trop rebelle,
Trop émotif ou goguenard,
Trop excessif, trop trop trop trop,
Voilà ce qu’il glane : « trop trop ».
Le demi-tour est impossible,
L’enfance lui est soustraite
L’avenir seul est une cible
Essaie-t-on de lui mettre en tête.
Ses aînés feignent le mépris
Mais ce n’est que pour mieux masquer
Leur nostalgie, leur jalousie
De l’insolente liberté.
Paradoxale adolescence
Se retrouver au purgatoire
De nos terribles errances.
Eux qui commencent à peine à voir…
…A voir tel qu’il est le monde
Dans sa vérité physique :
La pauvreté est immonde,
Pas un fait économique.
Dans sa grande lucidité
L’ado va au fondamental
Offrant sa générosité
Là où frappe la fringale ;
Il ressent plus que personne
La douleur de l’isolement
Et sans compter il se donne
A nos seniors, ses grands-parents.
A corps perdu il se lance
Sur des sentiers amicaux
Où ne règne que confiance,
Amour, rires et idéaux.
Pourquoi moquer sa différence ?
Il nous faudrait mieux proclamer
Que si toujours le monde avance
C’est par la créativité.
Sachez que les quêtes de sens
Partent toujours de rébellions,
Nul doute que l’adolescence
Est un début de solution.
Paul Junca
Espoir vespéral
Une percée de lumière, c’était tout ce dont nécessitait cette ville pour renaître de cet hiver terrible. Le froid s’était installé il y a de cela une éternité. Un froid mordant. Un froid barbare. Un froid létal.
Quelques semaines à peine lui avaient suffi pour abattre la cité bordelaise, pourtant si grandiose et pleine de vie. Les rues, constamment animées, avaient peu à peu perdu leur effervescence, elles s’étaient vidées dans un parfait décrescendo, s’accordant avec la chute drastique de température. L’air doux de fin d’été avait cédé sa place à une brise irrespirable qui brulait nez, gorge et poumons en une seule et unique inspiration. Elle avait fait fuir jusqu’au plus courageux des commerçants laissant dans son sillage un cimetière d’échoppes abandonnées. Quelques feuilles rebelles s’accrochaient obstinément aux cadavres de platanes, fierté déchue de la place des Quinconces. L’époque du partage, de la générosité et des sourires était révolue. Les malheureux qui survivaient sans toit ni couverture pour se protéger n’étaient plus, avalés dans les profondeurs de la brume nocturne. Un linceul blanc était descendu du ciel recouvrant quais, parcs et pavés allant jusqu’à masquer une rive de l’autre. Parfois par beau temps – quand le vent s’agitait assez fort pour écarter ce voile – on pouvait apercevoir les colonnes du pont Chaban Delmas sur lequel plus une seule voiture ne circulait. Le gel représentait probablement l’élément le plus monstrueux de cette descente aux enfers. Il n’épargnait rien ni personne : routes, voitures ou végétation, il rendait l’accès à l’extérieur littéralement impossible. Bien que, de toute manière, seul un fou s’y risquerait par ce temps.
Un fou… ou une folle, car oui, il y avait bel et bien là, perchée au sommet de ce qui fut la majestueuse « Cité du Vin » un bout de femme, quoique presque méconnaissable tant elle portait de vêtements. Chaque jour, au crépuscule, elle s’emmitouflait dans une dizaine de fourrures avant de grimper, à l’instar d’une alpiniste, sur les plus hauts sommets de la ville. Chaque soir elle s’asseyait jusqu’à ce que le gris sombre du jour cède sa place à l’onyx nocturne. Chaque soir elle s’attardait, espérant contempler à nouveau une lueur orangée sur l’horizon. Elle rêvait souvent de ces couleurs disparues pourtant si réconfortantes. Elle pouvait presque sentir la chaleur qui se dégageait de ses souvenirs heureux. Loin d’être de la nostalgie, c’était une relation amicale qu’elle entretenait avec ses rêves, ses souhaits et ses pensées. La désolation de Bordeaux ne durerait qu’un temps, elle le savait, bien que personne d’autre ne partage cette conviction. Il ne lui suffisait que d’un signe, un brin d’herbe verte, un souffle chaud ou un rai de lumière, peu lui importait, tant qu’elle pouvait l’offrir aux habitants et raviver leur flamme intérieure.
Ce n’est pas le soleil qui lui fit cette offrande. Non, c’est bel et bien au cœur de la nuit, alors que la plupart des habitants avaient les yeux clos, que la clarté lunaire déchira les cieux. Elle scinda littéralement les nuages, illuminant la Garonne d’un millier de paillettes scintillantes… et d’un éclat d’espoir.
Taline Frascarolo
Le silence, le temps et l’or bleu
Chaque soir je regarde le ciel qui est métamorphose perpétuelle. Aujourd’hui il est jonché d’étoiles. Je me décide de les compter comme on compte les moutons. Je ne sais pas par où commencer ? Je m’embrouille alors j’abandonne, puis je vois un nuage qui se déroule comme un tapis enroulé et masque la beauté du ciel.
C’est une belle surprise, il va pleuvoir et j’aime marcher sous la pluie : C’est l’effervescence.
Je sors de la maison, je laisse la porte ouverte, je prends les escaliers, j’incline mes deux pieds, je les pose sur le bord des escaliers et je me laisse glisser avec une grande agilité. La sensation est très agréable.
Je dois aller vite pour voir la Garonne. Je fais des sauts de deux ou trois mètres, puis je vois des gouttelettes d’eau tomber à rythme régulier. Je savoure ce moment si particulier
-Cette fine qui sait abreuver les terres arides et même parfois mortes.
-Cette fine qui qui a le pouvoir de remplir les nappes phréatiques et assurer la vie de tous êtres vivants.
-Cette fine qui sait purifier l’air pour le rendre respirable.
Je ralentis mon pas, je me sens bien, légère et mon âme purifiée : C’est la thérapie du Chef-d’œuvre.
Je me sens en adéquation avec mon moi intérieur : C’est l’apothéose de l’or bleu à qui j’exprime ma gratitude en lui disant merci pour sa générosité.
L’or bleu a une face, il peut être imprévisible et méprisable. Quand il souffre il s’emporte et emporte avec lui tout ce qui le gène et le dérange : C’est sa loi qui l’exige et rien ne l’arrête.
Ce sont les notes de sa partition qui sont modifiées : C’est une faute impardonnable, c’est une faute monumentale.
J’arrive à la Garonne qui profite du calme si attendu, loin des tumultes de la journée. Je m’assois à côté d’un chien qui a un regard attendrissant, il a l’air inoffensif : un lien amical est né. Je le regarde et je comprends qu’il a froid. J’enlève manteau que je mets sur son dos, il me regarde en signe de reconnaissance. J’évite de lui parler car ici le silence est Roi et rien ne le détrône.
Je me sens de plus en plus légère mais j’ai froid a l’exception de mes pieds qui sont chauds. Bizarre n’est-ce pas ?
L’envie d’aller au-dessus du nuage est forte, alors je me laisse élever vers le haut car maintenant je suis légère comme une plume dans l’air. Le chien me regarde, je n’arrive pas à deviner au juste sa pensée.
-Pense-t-il que je suis rebelle ?
Je flotte au-dessus du nuage. Le spectacle est inédit : Le ciel est bas, la lune est immense.
Les oiseaux du paradis m’offrent leurs meilleurs récitals.
Ici rien ne me déplaît, les lacs sont colorés : c’est le talent des aurores boréales. La puissance du paysage inspire une grande sérénité. Le temps est particulier.
-C’est ce temps qu’on attend.
-C’est ce temps qu’on aime tant.
-C’est ce temps qu’on aimerait qu’il dure longtemps.
Il est cinq heures du matin je suis réveillée par le passage du tram. Ma couverture est par terre et c’est le chat qui dort à mes pieds.
Serge Pradoux
Les eaux de la Garonne
Les eaux de la Garonne se teintaient d’une profondeur azurée aux reflets miroitants. Les berges du fleuve, et plus encore les quais des Bassins à Flot, étaient peuplés d’une effervescence aux multiples couleurs. Criardes pour les sportifs aux tenues fluorescentes, pastels pour les adultes à la jeunesse ternie qui discourraient par groupes disparates, foncées encore pour les jeunes gens qui se prélassaient sous un doux soleil.
Cette journée de printemps était bien agréable – chaleureuse, voilà le mot. S’en dégageait une joyeuse ambiance que n’aurait pas reniée un rêve candide.
Les aboiements furieux de mon chien me ramenèrent malheureusement à une réalité pluvieuse, où la Garonne se parait d’une couleur boueuse. Un chat. Après toutes ses années, Rémy – le chien en question – n’avait toujours pas accepté de côtoyer ces créatures, rebelles en cela qu’elles rechignaient légitimement à se laisser attraper.
C’était donc dans cette réalité que nous évoluions tous deux, longeant les allées herbeuses qui zizaguaient entre les modernes résidences privées. Résidences qui s’étalaient chaque année un peu plus, se lançant à l’assaut des antiques maisons peuplant encore le Bacalan. Les jours de marché, nous découvrions la générosité des étals présentés au jugement du passant. Le reste du temps, nous nous contentions d’une balade hasardeuse, au gré des décisions erratiques que prenaient soudainement Rémy.
Une réalité pluvieuse, humide, en laquelle il ne passe une journée ensoleillée sans qu’une bruine malvenue ne s’invite. C’est peut-être le seul vrai blâme dont j’assaillirais Bordeaux. Cette pluie, ces averses perpétuelles que mes origines tarnaises, une enfance au sein d’une terre gorgée de soleil, ne pouvaient souffrir. Un malheur que compensait sans nul doute la bonhomie amicale dont faisaient preuve sans faillir les habitantes et habitants de ce quartier nord-bordelais. Mais un malheur tout de même.
Toute imagination ayant quitté mon esprit, le chat ayant renoncé à se pavaner devant un Rémy enragé, nous reprîmes notre chemin. Nous longions les austères parois de grisaille de la base sous-marine lorsqu’un rayon de soleil, plus déterminé que ses pairs, perça la couche nuageuse qui enveloppait la ville. Sa chaleur me frappa, tant elle différait de la morosité ambiante. L’espace d’un instant mon âme s’illumina, heureuse de la survenue d’un si banal événement. Le rayon s’éteignit, mais pas l’élan de bonheur qu’il avait allumé quelque part en moi.
Lucas Hernandez
Quand j'ai quitté Bacalan
Quand j’ai quitté Bacalan en 69 j’ignorais que j’y reviendrais quarante ans et un ragondin plus tard.
J’y vécu des moments historiques : Mai 68, la construction et l’inauguration du pont d’aquitaine et mon éviction à coup de pied au Q du collège Blanqui. Historique ça aussi. Vous l’avez compris mes amis la petite histoire personnelle croise l’Histoire, la vraie avec un grand H et c’est là, dans cette fêlure que la hache de la nostalgie nous ouvre en deux. Que l’on soit du bois dont on fait les chênes ou du peuplier des allumettes.
Pour moi Bacalan est une terre de générosité peuplée de résistants. De souvenirs et d’émotions.
Celle de l’aventure des piquets de grève de 68 :
— Va porter la gamelle à ton père !
A moi de passer devant le cantonnement des CRS pour aller à l’A.R.N. I avec le double privilège de l’aîné de la famille et du jeune mâle de 14 ans. Gavroche un peu inquiet j’affrontais le temps suspendu à la nuit tombée avec l’angoisse de la répression ou l’espoir des revendications dont j’étais loin de comprendre l’enjeu.
Première confusion : comme si le courage était une exclusivité masculine alors que ma frangine avait plus de cran que moi quand elle passait la première à la piquouze au dispensaire de la rue Dupaty! Et maman qui revenait les avant-bras parfois brûlés par l’acide des batteries de la SAFT pour me payer un falzar neuf à la rentrée au collège !
Celui de la transgression où s’exprimait mon refus de l’autorité à commencer par celle de l’éducation qui après Mai 68 n’était pour moi que l’outil de l’état pour fournir des arpètes aux usines. Confusion encore ! Je sais désormais, mais trop tard, que l’éducation est la seule permission de sortie dans la prison de la démocratie.
Celui de la transgression aussi quand je trimais sans carte d’identité, souvent réclamée jamais fournie, à décharger les primeurs du Maroc aux hangars climatisés des bassins à flots dès 16 ans et 6 heures du mat’. Confusion aussi car la transgression n’est pas la triche. Et pourtant la résistance est toujours clandestine. Putain c’est compliqué !
Et ce pont d’Aquitaine pas encore ouvert ni terminé où nous allions à trois sur un Solex sur le viaduc en construction en passant la barrière de sécurité le dimanche à voir la Garonne d’en haut au bord du vide vertigineux à plat ventre sur le béton !
Et ces murs escaladés pour boire du Pschitt en direct prélevé sur la palette d’un dépôt oublié quelque part derrière la rue Achard en crapotant des Royale menthol !
Et d’autres conneries de rebelles en carton. Nous jouions dans la base sous-marine avec l’irrespect de l’ignorance du sacrifice des républicains espagnols morts lors de son édification
Pourtant le Bacalan amical et laïque restera, à tort ou raison, terre d’effervescence, de générosité, de solidarité et de résistance, de dockers vainqueurs et de métallos chômeurs, d’amis retrouvés et de causes perdues, de jeunes candides tout neufs et de vieux militants épuisés !
D’émotions et de souvenirs vous disais-je !
S.P

Quelle nuit
L’autre nuit dans ma péniche j’ai fait un cauchemar.
Sur le quai et dans les rues il y avait un tintamarre,
Un raffut, j’vous dis pas les décibels.
C’était moi qui gueulait, fou tel un rebelle.
Les voisins en toute effervescence
N’ont constaté que mon absence.
Personne sur le quai et dans les rues, pas d’agressivité,
Ni brutalité, mais grâce à leur générosité
Tout devint calme, d’une manière radicale
Seule comptait leur présence amicale.
Ainsi je me retrouvais dans mon lit,
Bien au chaud sous mon couvre-lit.
Je n’y comprenais rien
Tel un propre-à-rien.
Subitement mon cauchemar s’est transformé en rêve
Et l’agitation de la nuit fut brève.
Le tintamarre n’était que mon ronflement
La nuit continue bien tranquillement.
Enfoui sous mes draps, tel un chat je ronronne
Bercé par le lent écoulement de la Garonne.
Je ronfle doucement sur mes deux oreilles
Cauchemar ou rêve, ce n’est pas pareil.
Dénis Ségouin
Vendanges dans le Sauternais
Nous sommes le quinze septembre, les vignes ne se sont pas encore parées de pourpre, seulement un jaune d’or colore quelques feuilles, prémices de l’automne.
Il est sept heures trente, une brume s’élève de la Garonne qui coule non loin de là, le maitre de chai attend les vendangeurs, ici on vendange à la main, à ses pieds est couché son chien baptisé rebelle car pas très obéissant. Les premiers vendangeurs arrivent pour beaucoup des étudiants mais aussi des voisins et amis tous amoureux de cette région.
Paniers et sécateurs sont distribués et chacun rejoint son rang de vigne. Le soleil s’élève mais voici qu’une effervescence d’abeilles s’invitent attirées par le suc des raisins fraîchement coupés ce qui perturbe un peu les vendangeurs.
Midi sonne au clocher, on se regroupe autour d’un frugal repas servit avec générosité. Le propriétaire du château vient saluer d’un geste amical ces personnes qui cueillent les fruits chargés de sucre qui sont la promesse d’un grand vin et la récompense du labeur du vigneron.
Dominique Richier








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